Rafik Rida :
Il est une porte que l’on croit blindée, massive, rassurante. Nous l’avons nous-mêmes édifiée, plaque de métal après plaque de métal, au fil des années, des blessures et des peurs. Derrière cette porte, nous nous tenons, rois ou reines d’un royaume exigu dont nous arpentons sans cesse les mêmes quatre murs. Ce royaume a un nom : l’ego. Et sur cette porte, un verrou, minuscule mais d’une solidité à toute épreuve, que nous avons tiré d’un geste sec en croyant nous protéger.
Ce verrou, c’est l’illusion rassurante que je suis séparé du monde. Il claque avec le bruit sec du « moi d’abord », du « moi contre eux », du « moi qui ai raison ». Il est forgé dans l’acier de nos certitudes, de nos comparaisons incessantes, de ce besoin vital d’être quelqu’un, de se définir, de se hisser au-dessus. Nous le graissons chaque matin avec la peur du regard d’autrui, la crainte de ne pas être assez, ou au contraire, la jouissance secrète de se sentir supérieur. Il nous enferme dans une prison dorée où résonne en écho une seule voix : la nôtre.
Le drame du verrou de l’ego, c’est qu’il nous prive du monde tout en nous faisant croire qu’il nous le soumet. Derrière lui, nous commentons la vie, nous la jaugeons, nous l’analysons, mais nous ne la vivons plus. L’amour devient un risque calculé, la rencontre, une représentation, la nature, un décor. Nous parlons à l’autre sans jamais vraiment l’entendre, car nous sommes trop occupés à écouter notre propre texte, à ajuster notre masque, à défendre notre territoire. Le verrou est tiré, et la fraîcheur de l’aube, le parfum de la pluie sur la terre, la détresse silencieuse d’un ami, rien de tout cela ne peut plus vraiment pénétrer. Nous restons au sec, bien au sec, et nous appelons cela la sécurité.
Il y a dans ce verrou quelque chose d’épuisant. Le tenir fermé exige une vigilance de chaque instant. Il faut sans cesse se justifier, se défendre, avoir le dernier mot, paraître. Il faut sans cesse comparer son intérieur confiné au jardin des autres entrevus par le trou de la serrure. C’est un travail à plein temps, qui nous laisse exsangues et profondément seuls, car comment partager quoi que ce soit d’authentique lorsque la porte est close ?
2026-06-16 04:12:31