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L’une de vous nous a interpellés hier devant la pâtisserie. Elle a cru un instant nous importuner. Elle s’est vite rendu compte qu’il n’en était rien. Il est si bon d’échanger. Des mots, mais encore bien d’autres choses. Quelques heures plus tôt, à la brocante, nous avions déniché ce jeu de petits chevaux. Mon Dieu qu’il est ancien ! Et ses dés encore plus que tout. Certains semblent taillés au couteau dans de l’os ou de l’ivoire. D’autres ont tant roulé que leurs coins en sont polis, comme des galets brassés par les vagues. Combien de mains les ont secoués avant les nôtres ? Combien de fois ont-ils bondi sur une table avant de s’arrêter sur un six qui fait jaillir un cri de joie ? Sur la table de la cuisine, ce dimanche, grand-père s’est amusé à remonter de sa cave toutes sortes de bouteilles inconnues, offertes au fil des années par des amis de passage. Certaines viennent de pays lointains. À vrai dire, pour celles-ci, on ne sait plus très bien qui les a apportées, ni quand. On débouche, on verse, on goûte. La cuisine prend des airs de dégustation aventureuse et chacun y va de son avis. Et puis il y a la pâtisserie. Grand-mère en est revenue avec des Paris-Brest, des éclairs au chocolat et surtout, surtout, le Concorde de l’enfance, si précieux aux yeux de l’un de ses gendres. La crème, le craquant, le chocolat. Le chocolat amer du Concorde dans sa coque de bâtonnets sucrés, le Paris-Brest à la praline, les éclairs gonflés de crème au chocolat. Nous aurions été bien incapables de fabriquer tout cela. Et c’est très bien ainsi. Quelqu’un, ailleurs, sait faire ce que nous ne savons pas faire. Des mains expertes ont battu, dressé, cuit, garni. Nous n’avons plus qu’à ouvrir la boîte en carton nouée d’une ficelle et à nous réjouir du spectacle. Quelle vie étrange ce serait de savoir tout faire soi-même. Nous aimons avoir besoin des autres. De ceux qui ont lancé les dés avant nous, de ceux qui passent un soir et laissent une bouteille, de celui qui sait faire un gâteau que nous ne saurons jamais faire, et de celle qui, hier, devant la pâtisserie, a hésité une seconde avant de venir nous parler. L’autonomie n’a jamais été un absolu ici. Une maison est pleine de ce qui vient des autres : leurs objets, leurs cadeaux, leurs métiers, leurs recettes, leurs passages. Les choses circulent, vieillissent, se patinent, se boivent et se mangent. Et heureusement.
L’une de vous nous a interpellés hier devant la pâtisserie. Elle a cru un instant nous importuner. Elle s’est vite rendu compte qu’il n’en était rien. Il est si bon d’échanger. Des mots, mais encore bien d’autres choses. Quelques heures plus tôt, à la brocante, nous avions déniché ce jeu de petits chevaux. Mon Dieu qu’il est ancien ! Et ses dés encore plus que tout. Certains semblent taillés au couteau dans de l’os ou de l’ivoire. D’autres ont tant roulé que leurs coins en sont polis, comme des galets brassés par les vagues. Combien de mains les ont secoués avant les nôtres ? Combien de fois ont-ils bondi sur une table avant de s’arrêter sur un six qui fait jaillir un cri de joie ? Sur la table de la cuisine, ce dimanche, grand-père s’est amusé à remonter de sa cave toutes sortes de bouteilles inconnues, offertes au fil des années par des amis de passage. Certaines viennent de pays lointains. À vrai dire, pour celles-ci, on ne sait plus très bien qui les a apportées, ni quand. On débouche, on verse, on goûte. La cuisine prend des airs de dégustation aventureuse et chacun y va de son avis. Et puis il y a la pâtisserie. Grand-mère en est revenue avec des Paris-Brest, des éclairs au chocolat et surtout, surtout, le Concorde de l’enfance, si précieux aux yeux de l’un de ses gendres. La crème, le craquant, le chocolat. Le chocolat amer du Concorde dans sa coque de bâtonnets sucrés, le Paris-Brest à la praline, les éclairs gonflés de crème au chocolat. Nous aurions été bien incapables de fabriquer tout cela. Et c’est très bien ainsi. Quelqu’un, ailleurs, sait faire ce que nous ne savons pas faire. Des mains expertes ont battu, dressé, cuit, garni. Nous n’avons plus qu’à ouvrir la boîte en carton nouée d’une ficelle et à nous réjouir du spectacle. Quelle vie étrange ce serait de savoir tout faire soi-même. Nous aimons avoir besoin des autres. De ceux qui ont lancé les dés avant nous, de ceux qui passent un soir et laissent une bouteille, de celui qui sait faire un gâteau que nous ne saurons jamais faire, et de celle qui, hier, devant la pâtisserie, a hésité une seconde avant de venir nous parler. L’autonomie n’a jamais été un absolu ici. Une maison est pleine de ce qui vient des autres : leurs objets, leurs cadeaux, leurs métiers, leurs recettes, leurs passages. Les choses circulent, vieillissent, se patinent, se boivent et se mangent. Et heureusement.

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